identité de genre

Pourquoi une fille de 3 ans refuse-t-elle de porter les bottes de son copain ?

« MAIS, JE NE SUIS PAS UN GARÇON ! »

Les différentes étapes de la construction de l’identité de genre chez l’enfant.

Petite histoire : nous sommes chez des amis, pensant qu’il allait pleuvoir toute la journée et que nous resterions à l’intérieur j’ai laissé ma fille, 3 ans à ce moment-là, porter ses belles ballerines. Finalement, il ne pleut plus, nous proposons aux enfants de sortir jouer dans le jardin et je demande à ma fille d’ôter ses ballerines et de chausser les bottes que lui prête son copain…. Et là, c’est le drame : « NOOOON je ne veux pas mettre ces bottes !!! » Et pourquoi ? « MAIS, JE NE SUIS PAS UN GARÇON ! »

Caprice ? Non, pas uniquement. Allons faire un petit tour dans son cerveau…

Elle est véritablement persuadée que si elle porte des chaussures (ou des vêtements) de garçon, les gens vont croire qu’elle est un garçon. Demander à une fille de 3 ans de porter des bottes de garçon est en effet une épreuve pour elle.

« Les enfants sont convaincus qu’être un garçon ou une fille est fonction de critères socioculturels, comme avoir des cheveux courts ou longs, jouer à la poupée ou aux petites voitures »

Pour nous, adultes, les choses sont simples. A la naissance, ou même avant grâce à l’échographie, nous regardons si le bébé a un pénis ou vulve, et hop ! Nous pouvons nous réjouir « c’est un garçon/une fille ! ».

construction de l'identité de genre
« Je suis une fille ou un garçon ? » Non, dans la vraie vie ça ne se passe pas comme ça…

Le bébé puis le jeune enfant, ne déduit pas son identité sexuée de l’observation de ses organes génitaux.

« Se construire comme un garçon ou une fille de sa culture» ¹, ou plus simplement l’identité sexuée, n’est pas une soudaine révélation, c’est un processus qui demande du temps et à laquelle les enfants prennent une part active. Dès sa naissance le bébé va se transformer en détective et accumuler les indices pour comprendre qu’il y a deux catégories, savoir à laquelle il appartient, et enfin acquérir la certitude que le sexe est stable indépendamment du temps « je suis un garçon, je vais devenir un homme » et des situations « tu es déguisée en Batman mais tu es une fille » et qu’il est déterminé de manière biologique. « Ceci n’est intégré que vers 5-7 ans ; auparavant, les enfants sont convaincus qu’être un garçon ou une fille est fonction de critères socioculturels, comme avoir des cheveux courts ou longs, jouer à la poupée ou aux petites voitures, etc. »¹

La construction de l’identité de genre ou sexuée suit 3 étapes.

 

Gender identity development new colors
Ce modèle de développement cognitif a été théorisé en 1966 par un psychologue américain, Kohlberg. Loin des histoires de Freud à base de complexe d’œdipe, peur de la castration des garçons et envie de pénis pour les filles, absolument non vérifiables , ce modèle pose la socialisation et l’apprentissage comme des causes importantes des différences entre les sexes.

Etape 1 : Identité de genre

L’apprentissage commence très tôt. Vers 3-4 mois le bébé sait différencier des visages féminins et masculins. A 10 mois il peut identifier des objets qui sont associés en général aux femmes ou aux hommes. Enfin à l’âge de 2 ans, il  est capable d’indiquer si les individus qu’il rencontre sont des hommes ou des femmes en se basant sur des indices, comme la coiffure, les vêtements, etc.  Il sait indiquer son propre sexe.

Etape 2 : Stabilité de genre

Puis vers 3 ou 4 ans, l’enfant introduit dans cette reconnaissance un lien de temporalité : quelle que soit la catégorie d’âge, il comprend qu’il y a d’un côté les garçons et les hommes, et de l’autre les filles et les femmes. Un garçon deviendra un «papa», une fille deviendra une «maman».

Cependant il reste convaincu que ce sont les indices socioculturels qui font le sexe et il veille donc à respecter les codes de son propre sexe et à éviter tout ce qui a une connotation du sexe opposé, pour qu’on l’identifie comme un individu de son propre sexe. De même, face à un homme en robe, les enfants estimeront qu’il s’agit d’une femme, mais face au même homme en tenue vestimentaire masculine, les enfants vont estimer qu’il s’agit d’un homme.

Etape 3 : Constance de genre 

Ce n’est que vers 5-7 ans que l’enfant prend conscience que le sexe d’une personne est immuable dans le temps, ne dépend pas d’une situation mais depend (en general) de la biologie interne, et que la face visible du sexe est l’appareil génital, le «zizi» pour les garçons et la «zézette» pour les filles.

Ils vont acquérir cette notion de constance de genre :

  • d’abord pour eux-mêmes : « Je suis un garçon quels que soient les vêtements que je porte »
  • puis, pour les autres membres de leur entourage : « Ma sœur s’est déguisée en Batman, mais elle reste une fille« 
  • le stade de constance de genre est totalement atteint lorsque les enfants adoptent le même raisonnement pour des personnes inconnues

 

Par conséquent, avant 7 ans, la valeur accordée au respect des codes pour chaque sexe est à son apogée chez les enfants. « Comme ils pensent que leur sexe et celui d’autrui est déterminé par le contexte social (apparence, jouets, activités, etc.), ils sont très attentifs au respect des conventions sociales des sexes, tant pour eux-mêmes que pour autrui, afin de ne pas tricher et de se présenter aux autres comme des enfants de leur groupe de sexe. » ¹

Et alors, ça change quoi de savoir tout cela ?

En fins observateurs, les enfants ont bien compris que le genre constitue une caractéristique structurante de nos sociétés et ils sont donc friands de tous les indices  qui permettent de dire à quelle catégorie un individu appartient. Et plus la société/la télé/les jouets/les vêtements leur donnent des signes extérieurs de genre, plus ils les collectent, les enregistrent et s’y conforment.

Construction de l'identité de genre
Je suis une fille ! C’est assez clair, non? ou il faut que je me mette à chanter « Libérée, délivrée » ?

C’est pourquoi le marketing genré qui vise justement à vendre des produits uniquement pour les filles ou uniquement pour les garçons fonctionne si bien. Parfait pour nos petits fans des stéréotypes !  Cependant plus ce marketing qui oppose filles et garçons se développe, plus la liberté de choix et les attributs neutres se réduisent au grand dam des parents de fratrie mixte qui voudrait bien donner les Lego/le vélo/la doudoune de la grande sœur au petit frère. Au détriment également de nos enfants qui construisent leur identité sexuée sur des modèles caricaturaux : Filles = Princesses Disney / Garçons = Avengers.

Jusqu’à 5-7 ans, les enfants tiennent tellement à adopter les caractéristiques de leur genre, qu’il est inutile de vouloir les forcer à adopter les codes du genre opposé. On peut cependant leur proposer des vêtements, jeux, livres non genrés (si si ça existe encore… un peu…)  et veiller à la diversité des héros et modèles dans leur propre genre.

Une bonne nouvelle pour conclure ? D’abord ma fille a grandi et elle peut désormais porter les bottes de son copain sans crise de nerfs. Elle emprunte aussi le déguisement de Batman à son petit frère !

Autre bonne nouvelle : nos enfants ne sont pas voués à être des « Gender-control-freaks » pour toujours. De 7 à 12 ans, les enfants entrent dans une phase de flexibilité  et acceptent beaucoup plus facilement des chevauchements entre qui est considéré comme admissible pour chaque sexe en termes de comportements et d’apparences. C’est le moment idéal pour ouvrir les enfants a des activités, loisirs, lectures, héros qui ne sont pas traditionnellement associés à leur sexe, pour discuter et questionner les stéréotypes qu’ils croisent tous les jours. Alors, au boulot !

 

¹Dafflon Novelle Anne (dir.). Filles-garçons : socialisation différenciée ?

Merci aussi au site très complet et très bien fait www.aussi.ch

3 réflexions au sujet de « Pourquoi une fille de 3 ans refuse-t-elle de porter les bottes de son copain ? »

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