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Esprit de compétition : « Tu seras une battante ma fille ! »

Oui, j’ai obligé ma fille de 6 ans à faire du taekwondo alors que le seul sport qu’elle voulait pratiquer était la danse classique. A l’encontre de tous les pédo-psys et autres gourous de l’éducation qui nous enjoignent de respecter les centres d’intérêt de nos enfants, je l’ai inscrite à une activité qui ne la tentait pas DU TOUT, un sport qui, pour elle, était un sport de garçons.

C’est mal ?

Non, je ne crois pas.  Elle remerciera plus tard sa gentille maman féministe.

Non, je n’ai pas de problème avec les activités étiquetées « pour les filles »

La question que vous vous posez peut-être « et alors ? Elle aime finalement ? » Je garde un peu de suspens…

Tout d’abord, je l’ai aussi inscrite à un cours de danse avec la panoplie rose pâle de la parfaite ballerine, justaucorps, collants, chaussons, petite jupe… Rien de tout ceci n’est obligatoire, mais c’est important pour elle, et cela ne me pose aucun souci. Car non, je n’ai pas de problème avec les activités étiquetées « pour les filles ».

Mais dans notre société qui tire les petites filles vers le côté rose bonbon de la force et où les inégalités hommes/femmes persistent dans les salaires, l’accès aux postes à responsabilités, les filières scientifiques… et en tant que mère féministe, je me suis fait un devoir de lui donner le maximum de chances de réussite dans ce monde de mecs.

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Je vous vois froncer les sourcils : quel rapport entre préparer une fille à sa vie d’adulte et le taekwondo ?

=> La compétition !

Le double effet Kiss Cool de la compétition sur les femmes

Que cela nous plaise ou non, dans nos sociétés capitalistes et notre économie de marché, l’envie d’être compétitif, de réussir, d’être le/la meilleur(e) est indispensable pour participer aux sélections successives que nous imposent les écoles, les universités, les entreprises.

Cependant, de nombreuses études montrent que les femmes sont moins attirées que les hommes par la compétition et que parmi les différents obstacles qui les empêchent d’atteindre les plus hautes responsabilités, le manque d’attrait pour la compétition est celui qui a le plus d’influence. Non seulement la compétition a un effet repoussoir sur les femmes mais en plus elle tend à diminuer leurs performances (je vous invite à aller voir ci-dessous (1) un article et un podcast qui décrivent parfaitement ce double effet Kiss Cool).

Pour briser le plafond de verre, encore faut-il qu’il y ait des femmes qui aient envie d’aller plus haut. Or, elles évitent les filières les plus sélectives, les postes les plus élevés ou les sports de haut niveau. Comment gagner si on n’essaie même pas ?

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Les hommes sont-ils des compétiteurs nés ? Les femmes peinent-elles à atteindre les meilleures places simplement parce qu’elles ne sont pas naturellement faites pour se battre ?

Tu seras une battante ma fille ! (ou pas…)

Si la corrélation entre genre et compétition est innée, on devrait logiquement la retrouver chez les enfants.

Voici une expérience intéressante (2) menée avec des enfants de 9-10 ans avec lesquels des chercheurs ont organisé des courses de vitesse. D’abord, on chronomètre la performance individuelle de chaque enfant lorsqu’il court seul. Puis les enfants courent 2 par 2, une façon de les mettre en situation de compétition. Lors de la deuxième course, les garçons ont amélioré leur temps, alors que la performance des filles a légèrement diminué… et ce, alors qu’il n’y avait aucun écart entre la vitesse moyenne des filles et des garçons dans la situation non compétitive.

Encore plus éclairant : les garçons couraient d’autant plus vite qu’ils couraient contre une fille (Perdre contre une fille ?! La loose assurée…). De même pour les filles courant contre un garçon. A l’inverse quand la course opposait deux filles, leurs performances étaient moins bonnes que lors de la course individuelle.

Cette expérience met en lumière plusieurs choses :

  • Les garçons sont ceux auxquels la compétition bénéficie le plus.
  • La compétition peut aussi être motivante pour les filles dans certaines situations. Elles tendent toutefois à éviter la compétition ouverte entre elles, sans doute parce qu’en général les relations entre filles sont associées à l’idée de coopération (la rivalité est socialement mieux acceptée chez garçons que chez les filles.)

Ainsi, si on observe bien des différences entre filles et garçons vis-à-vis de la compétition, les choses sont un peu plus complexes que le simple argument de la nature.

« Les  filles apprennent dès le plus jeune âge, qu’être compétitive ce n’est pas très féminin »

Il y a en fait peu d’éléments pour soutenir que ces différences sont innées (juré… j’ai cherché…). Elles apparaissent de façon précoce chez les enfants mais résultent de l’apprentissage des rôles sociaux.

Tout d’abord, ces différences ne sont quasiment pas observables avant l’âge de 5 ans. De plus, des études menées dans plusieurs pays montrent des variations importantes. Dans une étude datant de 1981 (2), le plus grand écart entre filles et garçons vis-à-vis de la compétition était observé chez les enfants en Inde, suivie par les américains blancs. En revanche, chez les afro-américains et les canadiens aucune différence entre les sexes n’a été observée, et en Israël on observait l’inverse, un plus grand sens de la compétition chez les filles que chez les garçons.

Les choses ont peut-être changé depuis, mais ces disparités géographiques et culturelles nous indiquent que les attitudes divergentes vis-à-vis de la compétition sont essentiellement acquises. Dans nos sociétés occidentales, les  filles apprennent dès le plus jeunes âge, qu’être compétitive ce n’est pas très féminin. Une injonction à être gentilles et coopératives qui les incite, une fois ado puis adultes, à éviter les secteurs les plus compétitifs et qui affecte leurs performances en situation compétitive. (Pour un éclairage sur comment cet apprentissage s’opère, vous pouvez relire notre post sur les associations implicites)

Alors on fait quoi ? On se réjouit de la merveilleuse plasticité du cerveau et on confronte les filles à la compétition. On entraîne leur cerveau afin de contrebalancer les injonctions sociales.

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Bon quand je dis qu’il faut exposer les filles à la compétition, je ne pense pas vraiment à ça 😉

« Mais maman, je ne veux pas apprendre à me battre !»

Le sport est un excellent moyen d’apprendre à nos filles à aimer la compétition. Cependant, la plupart des activités dites « de filles » n’impliquent pas de gagnant ou de perdant.

La danse est un excellent exemple de sport « de fille » où, à moins de commencer à pratiquer la danse de façon plus intensive, la compétition est souvent absente. Il y a le spectacle de fin d’année, tout le monde applaudit, fin. La coopération c’est super, mais les filles sont déjà considérées « naturellement » douées pour cela (il y a beaucoup à dire sur ce talent « naturel », j’en parlerai une prochaine fois). L’objectif ici est plutôt de faire en sorte qu’elles soient motivées par la compétition et à l’aise dans le rôle de gagnante ou de perdante.

Alors pour en revenir à ma fille et son cours de taekwondo : le premier cours ne fut pas une révélation pour elle. Ambiance soupe à la grimace notamment quand il a fallu donner des coups de poings ou des coups de pieds dans un gros sac de boxe. Alors que son petit frère sautait de joie tel un petit cabri ! A la sortie, je lui ai demandé ce qui l’avait dérangée « Mais maman, je ne veux pas apprendre à me battre, je ne veux pas devenir très musclée, ensuite je vais faire mal aux autres ».

Nous avons eu une conversation sur la différence entre taper un camarade de classe dans la cours de récré et un sport de combat ou il faut apprendre à maîtriser des gestes techniques.  Nous avons parlé de la différence entre frapper pour faire mal et combattre selon les règles du jeu pour gagner. Elle a fini par me dire : « Alors c’est un peu comme la danse, il faut apprendre à faire des mouvements difficiles. Ensuite, celui qui connait le plus de cool techniques gagne » (désolée c’est ambiance fran-glais chez moi…j’habite à San Francisco)

L’autre élément intéressant dans ce cours de taekwondo c’est qu’il est mixte. Un atout indéniable pour toute mère d’une fratrie mixte qui cherche à optimiser les activités extra-scolaires de ses enfants (car oui j’avoue trouver une activité que mes deux grands peuvent pratiquer ensemble, c’est top !). Il y a deux professeurs, une femme et un homme, et autant de filles que de garçon dans leurs cours. (Peut-être une particularité américaine car j’ai l’impression que c’est moins le cas en France.)

Bref, à peine deux semaines plus tard ma fille me disait  « finalement c’est bien le taekwondo ». Elle a sauté de joie lorsqu’elle a su qu’ils allaient pouvoir passer leur ceinture, elle aime garder son kimono pour rentrer à la maison et se promener avec dans la rue.

J’ai opté pour le taekwendo pour 1000 raisons pratiques, j’aurais pu choisir la natation, le tennis, les échecs, le judo ou le foot. La seule chose importante pour moi dans ce choix est de la mettre en situation de compétition pour qu’elle apprenne à gagner et à perdre. Pour qu’elle devienne une adulte qui a confiance en elle-même, qui sait gérer les échecs et s’attribuer le mérite de ses victoires.

Booster la confiance des filles dès le plus jeune âge pour les aider à rester combatives malgré les échecs

Avant de conclure, un dernier éclairage des sciences sociales pour achever de vous convaincre. Ce court podcast décrit une étude menée sur les entrepreneurs qui cherchent à se lancer via la plateforme de crowdfunding Kickstarter. Le titre est éloquent : Pourquoi les femmes ont elles moins de chances que les hommes de devenir entrepreneurs ?

Cette étude montre que, s’ils ne réussissent pas à atteindre leur objectif de financement, les hommes restent en général confiants et retentent leur chance. A l’inverse, les femmes tendent à abandonner et à ne pas proposer de nouveau projet. En cas de succès, les hommes concluent que cela prouve que leur idée est géniale alors que les femmes mettent leur réussite sur le compte de la chance ou de leurs amis.
Au final, on peut penser que les hommes sont trop confiants et que l’humilité est une bonne chose mais en pratique les femmes ont juste moins de chance de réussir à lancer leur business que les hommes qui, malgré les échecs, continuent de croire à leur idée et restent combatifs. L’étude montre que si les femmes qui échouent lors de leur premier projet avaient le meme niveau de confiance que les hommes, elles seraient un tiers de plus a lancer un second projet.

Il y a nombreux moyens pour booster la confiance et l’assurance des filles dès le plus jeune âge, pratiquer une activité impliquant de la compétition en est un car elles apprennent par ce biais à gagner mais aussi à perdre, à se relever et recommencer. Ma fille sera ou ne sera pas une chef d’entreprise, une leader, la meilleure,…  elle sera ce qu’elle voudra mais je ne veux pas que la peur de la compétition ou les échecs l’obligent à renoncer.

Si vous voulez aller plus loin :

1 Pour une fois, un article en français qui résume bien le sujet : http://www.cortex-mag.net/parite-les-femmes-evitent-competition-les-hommes-recherchent/

Et un autre podcast de mon émission favorite de la radio NPR, Hidden Brain, avec d’autres expérience sur les différences entre hommes et femmes face à la compétition.

2 Je vous renvoie à nouveau à ma bible, le livre de Lise ELIOT (2010). Pink Brain, Blue Brain: How Small Differences Grow Into Troublesome Gaps And What We Can Do About It. Mariner Books. pp. 277 et suivantes.

2 réflexions au sujet de « Esprit de compétition : « Tu seras une battante ma fille ! » »

  1. Article très intéressant mais qui me pose question : personnellement, j’ai choisi de mon propre grès de pratiquer l’escrime après l’avoir découvert lors d’un stage multisport. Si j’ai fait un peu de compétition avec plaisir au début, j’ai rapidement laisser tomber car ce n’est pas ce qui me plaît dans ce sport.
    Alors, est-ce le fait que ce sport un sport « societal » avec peu de filles qui a induit mon aversion pour la compétition ou est-ce dans mon caractère malgré le choix d’un sport « dit masculin »?

  2. Merci ! Evidemment, il est toujours difficile de répondre sur un cas particulier… Mais tout ce que j’ai pu lire sur ce sujet tend en effet à montrer qu’en général les filles sont moins encouragées que les garçons à aller vers la compétition mais aussi tout simplement à continuer de pratiquer un sport. Ainsi à l’adolescence nombreuses sont celles qui abandonnent, un abandon souvent lié à une perte de confiance en soi et une image négative de son corps (eh oui c’est là que commencent les complexes vis-à-vis des filles photoshopées… on se sent moche, grosse et mal dans sa peau, et donc aucune envie d’exhiber ses cuisses à la prochaine compèt de volley…)
    Ce qui est vraiment dommage car au contraire des études montrent que les filles qui continuent à pratiquer un sport pendant l’adolescence perdent moins confiance en elles et ont globalement une meilleure image d’elles-mêmes. Bref, le serpent qui se mord la queue…

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