Associations implicites

Féministe à l’extérieur, macho à l’intérieur

Comprendre le pouvoir maléfique des associations implicites

Se préoccuper des stéréotypes véhiculés par les jouets et les vêtements de nos enfants n’est pas aussi futile que ça en a l’air.
Quand nous avons décidé de nous lancer dans ce blog avec Elodie, je me suis posé cette question : vouloir casser les codes liés au genre, rose et licorne pour les filles, bleu et dinosaure pour les garçons… ok, mais pourquoi ? Est-ce juste pour donner plus de choix à nos enfants ?

Disposer de choix non limités par les stéréotypes de genres serait déjà un progrès : nos filles pourraient avoir des t-shirts avec des dinosaures si elles en ont envie ; les enfants seraient libres de jouer avec des camions ou des poupées indépendamment de ce que notre société attend d’eux. Autre bénéfice, cela renforcerait leur confiance en eux-même, les aiderait à suivre leurs goûts, et éviterait l’autocensure « oups, je ne peux pas jouer avec ce jeu il a été fait pour les garçons/filles, dommage ça avait l’air trop cool… »

Notre cerveau, dès la naissance est un aspirateur à clichés, un aimant à stéréotypes

Mais au-delà d’une plus grande liberté de choix, d’une plus grande estime d’eux-mêmes, est-ce que cela changerait vraiment les choses en termes d’inégalités hommes/femmes, de salaires, de carrières ? Parce que, oui, on en connait tous des femmes qui ont passé une partie de leur enfance à jouer avec des poupées Barbie et qui sont devenues des femmes brillantes… comme moi par exemple 😉

Ok, ces livres sont TRÈS stereotypés... et c'est TRÈS énervant mais est-ce grave ?
Ok, ces livres sont TRÈS stéréotypés… et c’est TRÈS énervant mais est-ce grave ?

En tant que parent soucieux d’offrir à mes enfants le meilleur, ne devrais-je pas plutôt me préoccuper de ce que mes enfants apprennent à l’école ? Me renseigner sur les meilleurs écoles/collèges/lycées ? Bref, est-ce que le sujet mérite qu’on lui consacre un blog ?

La réponse est OUI, bien entendu…

Oui parce que notre cerveau, dès la naissance est un aspirateur à clichés, un aimant à stéréotypes. Ainsi même si vous ne souscrivez pas à certains stéréotypes, ils restent bien incrustés dans votre cerveau et s’expriment sans que vous y preniez garde.

La faute aux « associations implicites »

Petite définition d’un concept qui nous vient de la psychologie sociale : « Les associations implicites de l’esprit peuvent être représentées comme un réseau de connexions emmêlées mais hautement organisées. Elles connectent entre elles les représentations que vous avez des objets, des personnes, des sentiments, de vous-même, des objectifs, des motivations, des comportements. La force de chacune de ces connexions dépend de vos expériences passées (…): Combien de fois ces deux objets, par exemple, ou cette personne et ce sentiment, ou tel objet et un certain comportement sont allés ensemble est le passé. »¹

L’apprentissage de ces associations implicites se fait inconsciemment, sans intention, sans contrôle. Nous les absorbons naturellement, nous les respirons. Notre cerveau collecte simplement les associations présentes dans notre environnement. Cette mémoire associative constitue d’abord un moyen très efficace d’apprendre à connaître le monde qui nous entoure. C’est comme cela que les bébés apprennent par exemple à distinguer très tôt les filles des garçons, par exemple : garçon = cheveux courts ; fille = cheveux longs.

Les associations implicites correspondent sans surprise aux schémas véhiculés par les medias, la publicité, la vie quotidienne « à l’école il n’y a presque que des maîtresses », « quand on prend l’avion le pilote est toujours un homme », les vêtements, les jouets…

Ces associations implicites influencent nos choix qu’on le veuille ou non, et c’est ainsi que Barbie-girly-sois-belle-et-tais-toi contribue au plafond de verre dans les entreprises.

Comment mesure-t-on cela ? Le Test d’Associations Implicites – TAI ² est l’une des techniques actuellement disponibles pour cerner des sentiments ou pensées qui ne sont pas consciemment contrôlables. Ce test se pratique sur un ordinateur. On demande aux participants de combiner des catégories de mots ou d’images. Par exemple, combiner des noms féminins ou masculins avec des mots évoquant la carrière ou la famille.

Exemple de TAI :

Exemple de TAI. Premier etape : cliquer sur E si le mot qui apparait est un nom feminin ou relatif a la famille ; cliquer sr I si le mot est un nom d'homme ou un mot relatif a la carrire. La en general notre cerveau s'en sort bien !
Première étape : des mots défilent, il faut cliquer sur E si le mot qui apparaît est un nom féminin ou relatif à la famille ; cliquer sur I si le mot est un nom d’homme ou un mot relatif à la carrière. Là en général notre cerveau s’en sort bien !

2e etape : on change la regle, la touche E pour Masculin ou Famille et la touche I pour Feminin ou Carriere... Et la en general notre cerveau a du mal...
Deuxième étape, on change la règle : la touche E pour Masculin ou Famille et la touche I pour Féminin ou Carrière… Et là en général notre cerveau à du mal…

Les associations « Homme = carrière, sciences, leadership…» désavantagent les filles en général dans leur carrière

En général, les participants associent plus facilement les noms féminins aux mots évoquant la famille qu’à ceux évoquant la carrière. Le test mesure la rapidité de la réponse, et quand il faut associer les noms féminins à la carrière, en général le cerveau est plus lent car cela est moins naturel, automatique. Même moi ! J’ai fait ce test et j’ai une « préférence modérée » pour femmes/famille et hommes/carrière… Même résultat quand il s’agit d’associer des noms d’hommes ou de femmes avec des noms de matières scientifiques ou littéraires/sciences sociales.

Et pourquoi est-ce important ? Les associations Homme = carrière, sciences, leadership… désavantagent les filles en général dans leur carrière : « Elle vient d’avoir un bébé, inutile de lui proposer ce super poste à responsabilités, elle va préférer s’occuper de sa famille » et notamment celles qui souhaitent poursuivre une voie scientifique. Et inversement « Comment ça ? tu dois rentrer pour t’occuper de tes enfants ? et ta femme ? ». Et cela commence dès l’enfance quand on donne des jolies poupées à coiffer et habiller aux filles et des super héros qui vont sauver le monde aux garçons.

Ainsi, même à l’âge adulte, nos associations implicites sont beaucoup plus réactionnaires que nos opinions conscientes parce qu’elles sont le reflet des inégalités et des représentations stéréotypées de notre société, enregistrées par notre cerveau depuis des années. Féministe à l’extérieur… macho à l’intérieur, désespérant, non ?

On fait quoi alors ? On se retrousse les manches et on change le monde ? Oui, exactement ! Et on commence par ce que nous pouvons influencer.

Non, on ne changera pas la société dans laquelle nous vivons d’un coup de baguette magique, mais en essayant de comprendre ce qui se passe dans le cerveau de nos enfants, en militant haut et fort contre le marketing genré qui enferme nos enfants dans des stéréotypes et les empêche de suivre leurs rêves, en soutenant ceux qui proposent des choix alternatifs, on pourra changer un peu ces associations implicites qui vont les accompagner et les influencer tout au long de leur vie.

Barbie-girly et les super-héros-super-macho ne peuplent pas uniquement les magasins de jouets, ils sont d’abord dans nos cerveaux. Le savoir est déjà un premier pas pour aider nos enfants à s’en libérer.

(1) FINE Cordelia (2010). Delusions of Gender, How our Minds, Society and Neurosexism create difference. W. Norton p.4

(2) Greenwald, McGhee et Schwartz, 1998

Pour ceux qui veulent se tester et tenter un TAI, je vous recommande le très sérieux Project Implicit. Ils proposent des tests lies au genre, mais pas seulement, certains testent nos associations lies aux races, à l’âge, aux religions. Une partie est disponible en langue française.

A lire sur le même sujet, un article qui montre comment nos associations implicites influencent notre capacité à voter pour une femme.